GROUPE      D' ETUDE      CINEMA      DU      RÉEL      AFRICAIN

SPÉCIFICITÉ DU CINÉMA DOCUMENTAIRE ET DE LA SOCIOLOGIE DANS L’ÉTUDE DE L’ADOPTION TRADITIONNELLE AU MALI.

par Awa Traoré (Mali)

Cinéaste, Sociologue


Jeter les bases d’une théorie est un travail de longue haleine, qui nonobstant nécessite une exorde. Puisse cet article contribuer à la construction d’une théorisation du cinéma documentaire africain émergent.

1. Quand la sociologie rencontre le cinéma documentaire pour parler de l’adoption traditionnelle

D’abord, il est impératif de définir l’adoption traditionnelle, cela permettra non seulement de mieux appréhender l’enjeu qu’elle renferme, mais aussi de comprendre pourquoi elle fait l’objet d’une étude sociologique et d’un film documentaire.

Au Mali, dans le cadre de la socialisation traditionnelle, toute la communauté a le droit d’éducation sur l’enfant.

Les membres aînés de sa famille* peuvent l’élever, c’est ce que nous appelons adoption traditionnelle. « L’enfant n’est pas la propriété de ses deux parents, il appartient à toute la famille, à toute la communauté. Chez ses géniteurs ou ailleurs, dans un autre cercle familial, il doit pouvoir se sentir à la maison »[1].

Cette pratique s’inscrit dans le vaste champ de la sociabilité, de l’entraide et la solidarité malienne. La famille qui reste toujours un facteur de socialisation important, va au-delà du père, de la mère et des enfants. Elle s’étend aux oncles, tantes, cousins, neveux, beaux-parents, parfois même voisins et amis. Dans un tel contexte, « l’objectif de cette pratique était de rendre l’enfant autonome, de lui permettre de connaître la vie du clan et de comprendre que le groupe familial n’inclut pas seulement le père et la mère, mais qu’il s’étend à d’autres personnes »[2]

Jadis, au-delà de son caractère éducatif, cette pratique avait pour fonction de consolider les relations parentales.

Aujourd’hui l’adoption traditionnelle continue d’être pratiquée dans la société malienne mais ses réalités ont énormément changé et ses perspectives sont autant inquiétantes, car la famille devient de plus en plus de type nucléaire, favorisant ainsi l’individualisme au détriment du communautarisme.

Comprendre les réalités profondes de cette pratique et alerter la conscience collective sur les enjeux actuels qu’elle renferme nous a poussé à entreprendre une recherche sociologique et un film documentaire.

Mais comment la sociologie a t-elle rencontré le cinéma documentaire sur la question de l’adoption traditionnelle ? Comment abordent –ils chacun cette question ?

Avant de donner des éléments de réponse à ces questions,  signalons que cet article se situe dans un style de rédaction double car dans le langage, les deux disciplines (sociologie et cinéma documentaire) qui en font l’objet ne s’expriment pas de la même manière. En sociologie le ‘’je ‘’ est haïssable pendant que le ‘’nous’’ est recommandé. Par contre dans le cinéma documentaire  le ‘’je ‘’ est le plus conseillé parce que le ‘’nous’’ paralyse et souvent efface la créativité du documentariste.

Tout au long de cet article, vous comprendrez pourquoi le ‘’je’’ et  le ‘’nous’’ sont à la fois utilisé, ceci dans le souci respecter autant que possible les règles propre à chacun d’entre eux.

2. La rencontre

Je venais juste de terminer mes  examens de fin de cycle universitaire et prête à commencer mes travaux de recherche pour mon mémoire sur l’adoption traditionnelle.

Je me rends à l’école pour prendre des informations et je rencontre un camarade de classe qui me fait part du concours pour la résidence d’écriture en cinéma.

Je me dis ! Pourquoi pas ? Si parallèlement à l’écriture du mémoire de sociologie, j’avais autre chose à faire, qui du reste est aussi un moyen d’expression, cela ne ferait qu’enrichir ma culture intellectuelle. Et c’est là que j’ai spontanément proposé un projet de film qui faisait  allusion à l’adoption traditionnelle sur la base duquel ma candidature a été retenue. Ce projet de film, était beaucoup plus sociologique car je n’avais aucune culture cinématographique. Mais au fil du temps, avec cette résidence cinématographique réalisée à Tombouctou (Mali) en 2006 par Ardèche Images et Africadoc, j’immergeais le monde cinématographique, artistique et subjectif.

D’abord, le choix de l’adoption traditionnelle comme thème de mémoire ainsi intitulé : « Adoption traditionnelle des enfants en commune I du District de Bamako : Réalités et perspectives » s’explique par deux raisons.  Dans un premier temps par la nécessité d’étudier cette pratique afin de contribuer à la réalisation d’œuvre universitaire sur la question. Et comme « l’intention du chercheur en sciences sociales n’est pas d’abord de décrire mais de comprendre[3] »  notre recherche sociologique n’a pas pu échapper à cette règle, car nous étions animé d’une envie profonde de comprendre l’adoption traditionnelle, cette réalité qui nous entoure. La seconde raison, même si elle reste moins importante sur le terrain scientifique, s’explique par le fait que d’une manière ou d’une autre, l’abord de cette question s’imposait à nous, car elle a été un vécu personnel.

Dans cette étude sociologique, nous avons traité l’adoption traditionnelle à travers un certain nombre d’éléments à savoir : ses causes, ses manifestations, ses avantages et ses inconvénients.

L’étude fut menée dans un cadre très restreint, la commune I du district de Bamako, un échantillon de 82 personnes qui a concerné autant les enfants adoptés, les parents qui ont donné en adoption et les parents adoptifs.

Avec la méthode qualitative et celle quantitative, l’étude a montré, que les raisons les plus fréquentes, même s’il y a d’autres latentes, qui poussent les gens à l’adoption traditionnelle étaient la volonté de consolider les liens de parenté et la continuation scolaire pour les enfants qui débutent l’école dans les zones enclavées. Il est aussi ressorti qu’ « une fois  révolue, l’adoption se manifeste sous deux angles. Elle est favorable tantôt aux uns et tantôt défavorable aux autres. Ces manifestations sont surtout liées aux rapports entre l’adoptant et l’adopté. Quant il y a une harmonie entre l’enfant et son milieu adoptif,  il y a plus de change que l’enfant s’entende avec ses parents adoptifs pour enfin que cette adoption aboutisse à la raison première : celle de la bonne formation de l’enfant et de la consolidation des liens.

Dans le second cas, l’enfant se trouve dans une situation où il est traité différemment que les enfants biologiques de la famille, où il se sent Waliden et c’est de là que part toute la problématique liée à cette pratique »[4]

J’ai donc profité des enquêtes de terrain pour faire un pré- repérage du film sachant bien qu’il était possible que naisse une relation. Le dispositif était donc autant sociologique que cinématographique : être assez ouverte et sensible à tout ce que disaient les enquêtés, peut être aussi les futurs personnages.

 Comme un film documentaire, n’est pas de tout dire mais de dire une partie du ‘’tout’’ et  « quel que soit sa forme ou son sujet, un documentaire se base sur le réel : un fait, un lieu, un épisode historique ou un personnage existant. Le postulat de départ est toujours le même : on prend appui sur une réalité pour en dire plus, pour montrer quelque chose de plus large. Il s’agit pour l’auteur d’identifier ce qui, dans cette réalité, peut constituer une histoire. » [5]

Sans aborder les causes de l’adoption traditionnelle, j’ai choisi de parler que de ses avantages et ses inconvénients dans le contexte social d’antan et dans le Mali actuel en forte modernisation où l’on assiste de plus en plus à la maltraitance des enfants adoptés.

En écrivant le dossier de film sur l’adoption traditionnelle, mon intention était de documenter un fait social afin d’attirer la conscience collective. Et naturellement, le fait que le cinéaste documentariste soit à priori préoccupé par les questions sociales de sa communauté, il devient d’abord  ‘’sociologue’’ avant d’être artiste.

Dans un tel contexte, on peut dire que le cinéma documentaire et la recherche sociologique sont en interaction puisqu’ils explorent  tous la société et essayent le plus que possible d’en être le ‘’miroir’’. En ayant tous comme objet la réalité sociale, chacun explique une partie de cette réalité dont la complexité ne peut être saisie par une seule discipline.

3. La recherche sociologique et le cinema documentaire : convergences et divergences.

L’Homme a depuis toujours été au centre de la réflexion des sciences sociales notamment la sociologie. En tant que médecin de la société, le sociologue doit remédier aux maux qui gangrènent la société. « Il lui est demandé de se prononcer sur l’état exact de la société », ce qui est aussi demandé au documentariste. Donc si les sciences sociales seraient à recomposer, le cinéma documentaire pourrait en faire partie, car  lui aussi tente de percevoir les êtres, leur mouvement, leur histoire. « Le cinéma participe à sa manière aux côtés des autres arts, des sciences humaines, des sciences dites exactes, des religions et de la philosophie à cette ambition démesurée et inachevable : éclairer l’opacité du monde, en relever l’unicité dans sa diversité. »[6]

Les chercheurs sociologues font un réel travail d’intelligibilité sur les faits sociaux, mais qui n’a malheureusement pas la chance d’être connu, même pas par toute la communauté universitaire au sein de la quelle elle est produite à plus forte raison qu’ailleurs. La recherche sociologique se trouve donc dans un besoin fort de diffusion de la connaissance dans la mesure où bon nombre de chercheurs regrettent la classification de leurs travaux dans les rayons de la bibliothèque universitaire sans aucune vulgarisation du message qu’ils contiennent. Le cinéma documentaire pourrait donc compléter la recherche sociologique car il est non seulement  un outil de mise en scène de la réalité sociale mais aussi constitue un relais communicationnel dans certains cas comme celui de la question de l’adoption traditionnelle.

Mais en réalité, comment une discipline présupposée non scientifique pourrait donc être si proche d’une autre autant scientifique ?

Cette question d'objectivité et de subjectivité a longtemps été au cœur des réflexions concernant la sociologie qui de plus en plus trouve ses lettres de noblesse dans le monde scientifique même si il y a toujours des gens qui croient que la sociologie ne peut pas être considérer comme une science.

Si nous nous en tenons à la théorie d’ Auguste Comte, le premier à avoir aborder l’étude de la société comme une science (sociologie) dans ‘’ Les cours de philosophie positive ‘’, on peut dire que le cinéma documentaire est lui aussi une branche de la connaissance en voie de construction. Car cette théorie nous dit que « chacune de nos conceptions principales, chaque branche de nos connaissances passe successivement par trois états différents : celui théorique ou fictif, celui métaphysique ou abstrait et celui scientifique ou positif. Et dans cette même allure, l’histoire des sciences montre que celles qui sont à leur troisième état, c'est-à-dire l’état positif ou scientifique sont passées auparavant par les deux états précédents »[7]

Si aujourd’hui la subjectivité du cinéma documentaire est incontestable, c’est par ce que il est à cet état qu’Auguste Comte qualifie d’abstrait où le film documentaire ne répond qu’à la démarche de celui qui le réalise et que jusque là, les cinéastes documentaristes se soucient moins pour aborder cette discipline comme une science pouvant servir à la société. J’espère que cet article aura un autre mérite outre de contribuer à la réflexion cinématographique, celui de ‘’mettre les mains dans la pâte’’ humblement sur la question de la scientificité du cinéma documentaire si jamais elle est posée.  Tout de même, « Le documentaire peut couvrir tous les champs du savoir et exprimer toutes les préoccupations sociétales, il est un témoignage privilégié des états et étapes d’une société ; de plus il participe à la prise de conscience du présent dans une grande variété de regards et pensées venus tous azimuts se manifester à travers la lucarne ‘’ vue par tous’’ ».[8]

Au delà de cette question d’objectivité et de subjectivité, la recherche sociologique et le cinéma documentaire paraissent être deux disciplines subsidiaires même si chacune renferme sa spécificité, sa légitimité et ses propres méthodes conceptuelles. Tout au long de cet article, nous en ferons une analyse simultanée.

La recherche sociologique à partir d’un fait social construit ce qu’on peut appeler un objet scientifique, elle élabore un modèle, détermine une méthodologie, suit un protocole de recherche, présente ses résultats suivant des normes établies. Elle applique dans sa construction et son interprétation, les théories et les méthodologies reconnues par la communauté scientifique à juste titre.

Nonobstant, « la sociologie est une science, comme toute science, elle utilise des instruments méthodes et concepts qui rendent parfois son abord difficile…Certaines choses sont cependant assez compliquées et difficiles à expliquer, et demandent que référence soit faite aux acquis théoriques, rendant l’écriture moins digeste »[9]

Le cinéma documentaire par contre, est avant tout un regard, un point de vue, une vérité subjective traitable avec la plus grande latitude que possible. Claudio Pazienza dans ‘’ Tableau avec Chutes’’ nous dit, « la pratique du cinéma t’apprend à mieux regarder »[10]. Ce film de Claudio Pazienza n’est pas seulement pour moi un film sur un tableau mais aussi un film sur la pratique du cinéma documentaire et notamment sur le regard et le point de vue d’un acteur social. Le réalisateur va à la rencontre des gens avec deux outils qui l’aident à repeindre ce tableau à savoir les notions de « voir » et de «  regarder ». Un de ses protagoniste dit « on voit, mais on ne voit pas ce qu’on voit et parfois le regard même n’aide pas à voir ce qu’on voit…Pour voir il faut d’abord avoir un point de vue et tout point de vue limite la vue, mais sans point de vue on ne voit rien du tout »[11]. C’est donc dans cette même logique que se situe le cinéma documentaire, il faut non seulement porter un regard mais surtout savoir porter un regard sur un fait pour faire du cinéma documentaire au vrai sens du terme.

Le documentariste, dans une démarche personnelle, atteste un fait social, le traite avec plus de liberté sans se soucier de répondre à une quelconque règle mais il rejoint le sociologue à partir du moment où dans sa logique, il fait ce qu’on qualifie généralement de ‘’construction de relations sociales’’. Parlons toujours de Claudio Pazienza qui dans son film ne s’interdit rien. Il va toujours à la rencontre de l’autre. Son père et sa mère, ses voisins de quartier, d’autres personnes requises, toujours en étant présent tout au long du film, face à ses protagonistes. Ce réalisateur ne peut être que socio- cinéaste tant dans son dispositif qui relève du domaine de la recherche sociologie que du cinéma documentaire. Il rencontre des gens, pas seulement pour prendre quelque chose d’eux avec sa caméra mais il s’arrange toujours à leur laisser quelque chose, qu’elle soit matérielle ou morale. Avec ses protagonistes, il partage ce que j’appellerais son savoir de la pratique du cinéma et souvent des présents comme des livres, des gâteaux et d’autres petits « objets symboliques »[12]. Il va jusqu'à montrer au spectateur cette construction des relation sociales, quand, dans ce film, il prend des photos après ses rencontres avec ses personnages.

Ceux-ci renvoient aussi au grand paradigme cinématographique de ‘’Quel est mon rapport a l’autre ? En filmant l’autre, je lui donne ou je lui prend quelque chose ?’’.

Il est bien évident que cela dépend des documentaristes, un documentariste doit savoir prendre et donner à l’autre car «... les films procèdent généralement de la façon suivante, on commence avec des témoins, on continue avec des complices et on finit avec des camarades »[13].

Cela pour dire que le cinéma documentaire va au delà de l’image filmée. Il permet d’abord au cinéaste documentariste d’être sociable, d’aller à la rencontre de l’autre et de le découvrir dans sa particularité. Comme le dit serge Daney « le visuel concerne le nerf optique mais ce n'est pas une image pour autant. La condition sine qua non pour qu'il y ait image est l'altérité »[14].

Cette question d’altérité nous renvoie à un autre film ‘’ Le cercle des noyés’’[15] de Pierre-Yves Vanderweerd que j’ai eu l’occasion d’analyser lors d’un devoir du Master 2 de réalisation de documentaire de création à Saint-Louis du Sénégal, formation à laquelle je participe présentement. Dans ce film, le réalisateur qui est un Belge, partage avec une subtilité artistique captivante, la souffrance, la douleur des prisonniers politiques de la Mauritanie. On arrive à peine à faire la différence entre lui et les prisonniers. Il filme cette histoire dans un présent comme s’il avait vécu la pénitence avec ces Mauritaniens au fort de Oualata. Quand ce film a été projeté en cinéclub, la salle était calme et je voyais comment les spectateurs étaient aussi proches des prisonniers. Ce film a crée du lien social, il est plus qu’une image réalisée et projetée sur un écran. C’est non seulement une histoire qu’ont vécu ces prisonniers, mais aussi et surtout une histoire qui a questionné le réalisateur à un certain moment pour qu’il la vive lui aussi et que le spectateur la vive à son tour. Raison pour laquelle « De plus en plus, le véritable objet du cinéma, notamment dans sa version documentaire, est la relation. Relation entre moi et l’autre, relation entre les autres, nos relations au monde »[16].

Le cinéma documentaire part d’un questionnement personnel pour interpréter un fait social. Cela dit, il n’est pas évident que tout autre documentariste ait envie de faire un film sur la même réalité et même si cela arrive souvent, chaque documentariste fera son film qui ne sera jamais celui d’un autre documentariste. Un film est avant tout un vécu social, c’est une réalité vécue ou sentie par le cinéaste documentariste.  Dans mon film sur l’adoption traditionnelle, le déclic est parti du fait que j’ai été adoptée et c’est mon histoire qui est le fil conducteur du film. Un autre documentariste fera un film sur l’adoption traditionnelle mais réalisera un autre film, car aura un autre regard sur cette pratique. Un documentariste est d’abord un être social avec ses sensibilités et son histoire qui lui guide toujours dans ses choix d’objets de film et son style de narration.

Mais par contre la recherche sociologique part d’une problématique commune pour expliquer un fait social. Cela dit, nous avons ressenti la nécessité de faire une recherche sociologique sur  l’adoption traditionnelle surtout parce que c’est un problème de société qui est susceptible d’interpeller n’importe quel autre sociologue. Cette pratique met en jeu la question de l’enfant en situation difficile et l’effritement des relations sociales (parentales) entre autres.

Même dans le traitement méthodologique, on y trouve une divergence car pendant que le cinéma documentaire montre un fait la recherche sociologique le démontre. Le cinéma documentaire marche sur une vérité propre au réalisateur alors que la recherche sociologique marche sur ’’ l’exact’’.

La recherche sociologique est propre à un monde bien précis : celui universitaire. Le film documentaire par contre est un art populaire et accessible.

Certes, la règle commune à tout  cinéaste documentariste, c’est de filmer le réel. Mais le champ du cinéma documentaire reste un véritable espace de liberté.

Contrairement à la recherche scientifique qui répond a des normes bien structurées, le cinéma documentaire à une réelle diversité et autonomie d’expression tant dans le fond que dans la forme. 

Par rapport à la question de l’adoption traditionnelle, la recherche sociologique et le cinéma documentaire renvoient pour moi à un devoir de mémoire. On retrouve encore cette différence dans leurs façons de décrire le fait social.

Dans le film documentaire, avec un style « libre »[17], le cinéaste documentariste partage sa réalité, son point de vue avec le spectateur. Le documentariste n’est pas obligé de décrire la réalité de façon brute de telle sorte que tout le monde ait la même lecture. Chaque spectateur a son interprétation, son angle d’analyse sur un film.

Par contre, une recherche sociologique n’est valable que si elle prête à une lecture, une seule lecture : celle scientifique. Même s’il existe ce qu’on appelle en sociologie ‘’le Pluralisme sociologique’’, dans lequel « Quoi qu’on dise ou fasse, la position du chercheur ne peut être le même que celle d’un acteur. S’il est vrai que le chercheur est aussi un acteur (agent, sujet, auteur), lorsqu’il fait de la sociologie, il ne défend pas sa position, il rend compte de celle des autres. S’il a choisi d’être sociologue (ou quand il est sociologue) c’est qu’il n’est pas acteur (ça ne l’empêche pas de l’être ailleurs ou dans un autre contexte) : la connaissance obéit à des règles épistémologiques et déontologiques qui ne sont pas celles de l’action. »[18] Cela s’illustre par l’histoire de Madame Tessier qui au non de ce pluralisme sociologique à fourni un mémoire de doctorat en sociologique sur l’astrologie en 2000. Toute la communauté Scientifique (sociologues) ont protesté contre l’attribution de cette thèse, qui selon eux est contraire à toute déontologie de la recherche sociologique, anti-scientifique et non sociologique’’.

Pendant que la recherche sociologique renie la subjectivité, le cinéma documentaire l’encourage, ce qui crée un paradoxe sur la question de la scientificité de la sociologie et de la non-scientificité du cinéma documentaire, et pourtant selon Edgar Morin « Toute connaissance (et conscience) qui ne peut concevoir l'individualité, la subjectivité, qui ne peut inclure l'observateur dans son observation, est infirme pour penser tous problèmes, surtout les problèmes éthiques. Elle peut être efficace pour la domination des objets matériels, le contrôle des énergies et les manipulations sur le vivant. Mais elle est devenue myope pour appréhender les réalités humaines et elle devient une menace pour l'avenir humain »[19].

Dans la recherche sociologique, un vécu personnel n’est pas caractéristique d’un problème de société, il faut des vécus d’où la question de représentativité de l’échantillon d’étude alors qu’un film documentaire est une véritable œuvre de création, qui, à priori ne prétend pas à l'objectivité.

Tout de même, il faut retenir qu’autant une recherche sociologique est une lecture de la société, autant le cinéma documentaire n’en est pas moins, Jacqueline Veuve[20] dit dans un entretien que « le documentaire à un rôle énorme à jouer dans la société, Les gens apprennent, grâce aux documentaires, à mieux connaître la société dans laquelle ils évoluent, à mieux la comprendre ».

Le cinéma documentaire et la recherche sociologique partagent le même champs : celui de la connaissance. Il y a des moments où le cinéma documentaire devient une méthode de recherche sociologique. Dans notre mémoire de sociologie par exemple, on aurait pu utiliser cette méthode qui malheureusement est moins, sinon pas du tout utilisée au Mali : celle de la recherche filmée, où le chercheur utilise l’image comme outil de recherche d’où ‘’recherche filmée’’ pour les sociologues et ‘’cinéma d’enquête’’ pour les cinéastes documentaristes.

Cela pour dégager la relation de complémentarité et d’imbrication qui peut exister entre la recherche sociologique et le cinéma documentaire.

En général, le cinéma documentaire et la recherche sociologique s’associés, dégagent une force remarquable au réel. « Plusieurs sociologues sont de l'avis que la seule communication verbale dans les sciences sociales, n'arrive pas à exprimer ce que nous voulons dire».[21]

Donc l’image pour ne pas dire le cinéma documentaire, permet aux sociologues d’être plus impressionnants avec leurs messages.

4. Tout cinéaste est sociologue mais tout sociologue n’est pas forcément cinéaste.

N’est pas documentariste qui le veut. Un cinéaste documentariste doit pouvoir s’adapter et adapter. D’aucuns dirons : adapter quoi à quoi et s’adapter à quoi ?

« En sciences sociohumaines, le chercheur peut se déguiser en membre de n’importe quelle tribu pour s’infiltrer dans le milieu… »[22]. Tout en respectant la distance entre son point de vue et ceux des gens qu’il étudie, il rend compte honnêtement de tous les points de vue des gens sans donner priorité à sa propre position. Ce qui peut être un handicap dans l’expression sociologique.   

Le cinéaste documentariste non plus ne peut pas rester en marge des réalités que vit la société car c’est de là qu’il tire ses objets de film, d’où la nécessité pour lui d’intégrer le milieu social et de pouvoir s’adapter à toutes les situations. En plus de cette immersion dans le milieu, le documentariste a ce pouvoir de privilégier sa position, son point de vue par rapport à la réalité qu’il aborde, chose prohibée en recherche sociologique.

Tout comme la recherche sociologique, le cinéma documentaire s’intéresse à la société dans sa globalité et le documentariste devient sociologue puisque le cinéma documentaire met en image la réalité sociale par conséquent il ne peut être conçu en dehors de la démarche sociologique. Une démarche qui ne prend pas le réel pour un donné mais qui le construit, même si chacun (cinéma documentaire et recherche sociologique) a sa façon de construire le réel. A juste titre, certains cinéastes comme Jean Vigo prônent comme postulat qu’un « film n’est pas la reproduction du réel mais la construction d’un nouveau réel qui entretient des rapports complexes avec la réalité elle-même ».

De cette idéologie, peut émaner la question de  savoir ce qu’est  le réel ?

Placé au cœur du cinéma documentaire, le réel est un concept en mouvement et pas facile à définir, car il est lié à la réalité mais ne l’est pas pour autant, celle-ci n’en constitue qu’un fragment. Immense et insaisissable dans son ensemble, ce n’est peut être que par la‘’transdisciplinarité’’[23] qu’on pourrait prétendre le saisir. Car une seule discipline ne suffit pas pour aborder un fait social, il faut l’apport des autres pour le cerner.

Alors pourquoi le documentariste doit-il pouvoir adapter ?

Parce que au delà de la différence culturelle, l’humanité est liée par un même cordon ombilical, Asiatique, Africain Européen,… tout le monde est sensible à une réalité sociale, surtout quand elle touche à ‘’l’Homme’’.  L’histoire de l’adoption traditionnelle en est une parfaite illustration outre q’elle soit l’histoire des enfants heureux et d’autres malheureux, c’est aussi, l’histoire d’une société qui bouge, des mentalités qui changent et des croyances qui se pervertissent et cela à l’instar de toutes les sociétés du monde.

Pour le film documentaire ''Premier cri''[24] De Gilles de Maistre, le réalisateur a fait avec sa caméra le tour du monde autour d’un évènement : la naissance.  22 mois de recherche, 120 femmes enceintes rencontrées, 45 informateurs locaux, 10 enquêteurs rien que pour filmer l’apparition de l’enfant. 48h de film, quatre continents, dix pays, dix futures mamans ont accueillies un réalisateur Français dont l’objectif était de capter avec sa caméra le moment le plus précieux de la vie. Ce film regroupe les femmes du monde entier (Nigériane, Mexicaine, Américaine, Française, Tanzanienne, Japonaise, Brésilienne, Soviétique,  Indienne,  vietnamienne), leur douleur, leur larme, leur pleurnichement et finalement leur joie de donner vie, d’entendre ‘’le premier cri’’de cet être, qui naît. 

Le cinéma documentaire casse les frontières et crée vraiment des liens sociaux. Et pour cela, le documentariste doit théoriquement ou naturellement faire de la  sociologie.

À un journaliste qui lui demandait à propos ‘’d’Amsterdam global village’’ : « Finalement, il est sur quoi votre film ? », Van der Keuken répond : « C’est un film sur Amsterdam… et sur le reste du monde ».

L’accessibilité du cinéma documentaire est s’explique par le fait qu’il transcende les cadres sociaux dans lesquels les faits sociaux se produisent. En effet, une réalité peut être socialement localisée, mais pour autant, dès qu’elle touche à l’humain, son impact social devient commun et sans frontière.

''Rwanda pour mémoire'' de Samba Félix Diagne nous le prouve, quant le réalisateur donne la parole aux chercheurs d’ici et d’ailleurs pour qu’ils se prononcent sur le génocide rwandais. Ce film  montre que  le génocide rwandais ne concerne pas que les Rwandais et les Africains seulement, mais aussi le monde dans sa diversité.

Le cinéma documentaire contribue à penser l’altérité dans laquelle la diversité culturelle est reléguée au second plan. Il favorise le dialogue entre les cultures. Toujours dans ce même film, ''Rwanda pour mémoire’’, un journaliste français dit « Ce malheur[25] va aller rejoindre la mémoire du monde, rejoindre d’autres malheurs comme si c’était pris en charge ailleurs »[26]. C’est aussi ça le cinéma documentaire, pouvoir partager à travers les peuples du monde les joies et les malheurs.

Enfin, nous pensons qu’entre la sociologie et le cinéma documentaire il n’y a pas de frontière hermétique. Car même si le cinéma documentaire et la recherche sociologique ont parfois été divergents tant dans leurs façons de se situer par rapport au  réel que dans leurs méthodologies, force est de reconnaître qu’ils répondent peu ou prou au même postulat : celui de dégager une réflexion sur la réalité sociale et de se faire une représentation du monde. Voilà pourquoi « le documentaire est désormais le lieu de nouvelles interrogations de l'homme par l'homme. Pas pour asseoir des certitudes mais pour reformuler à l'échelle de microcosmes humains les questions essentielles de la vie »[27]. Raison pour laquelle une fois de plus, nous penons que quoi qu’on fasse, on ne peut pas faire du cinéma sans consciemment ou inconsciemment faire de la sociologie. Un cinéaste se doit d’être sociologue car les objets de film ont indubitablement un rapport avec l’être, la société, le monde. C’est donc la pratique (de la) ou des démarches sociologiques qui permettra au documentariste de savoir comment aller vers l’autre, que dire de l’autre et comment le dire.

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages Généraux

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Raymond Quivy, Luc Van Campenhoudt, Manuel de recherche en sciences sociales, Paris, Dordas, 1988, p 32.

Salvador Juan, Méthodes de recherche en sciences sociohumaines, Paris, PUF, 1999, p66

Edgar Morin, Éthique La méthode 6, Paris,  Seuil, 2004

Thierry Garrel, Juste une Image, Jeu de Paume, Paris, 2000



Articles

AREB, « La recherche  face aux défis de l’éducation au Burkina Faso », Ouagadougou, 19-22 novembre 2002.

Charlie Van Damme, le cinéma autrement, AFAC

Claude Dubar, « Le pluralisme en sociologie : fondements, limites, enjeux, » Socio-logos (Revue Française de la sociologie, N°1

Fabio La Rocca « l’utilisation de l’image dans les sciences sociales » CRIS (Groupe de recherche sur l’image en sociologie.

François Fronty , « Impression d’Afrique », 2006

Nathalie Lenoir, « l’écriture d’un documentaire »

Rita Lahlou, « Pour des documentaires qui nous racontent… »

www.afcinema.com/l-ethique du masque.

http://www.film-documentaire.impression d’Afrique

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www.Socio-logos.com



Mémoires

Awa Traoré, « L’adoption traditionnelle des enfants en commune I du district de Bamako, Réalités et perspectives », mémoire de Maîtrise, FLASH, 2007.

Paola Porcelli, « Étude des effets psychologiques des séparations prolongées mère-enfant(s) suites à des pratiques coutumières chez des femmes africaines émigrées en France », mémoire de fin de cycle, université de Paris 8.

 

Filmographie

Claudio Pazienza, Tableau avec Chutes, 103min, Qwazi qwazi film, 1997

Gilles de Maistre Premier cri Mai Juin production 48H, 2006.

Pierres Yves Vanderweerd Le Cercle des noyés, Cobra films et Zeugma films, 71min

Samba Félix N’Diagne, Rwanda pour mémoire, Les Fabriques de la Vanne, 83min



* A ce niveau nous faisons allusion à la famille au sens africain du terme, qu’elle soit biologique ou sociale.

[1] AREB, « La recherche  face aux défis de l’éducation au Burkina Faso », Ouagadougou, 19-22 novembre 2002.

[2] Ferdinand Ezémbé, cité par Paola Porcelli, « Étude des effets psychologiques des séparations prolongées mère-enfant(s) suites à des pratiques coutumières chez des femmes africaines émigrées en France », mémoire de fin de cycle, université de Paris 8.

[3] Raymond Quivy, Luc Van Campenhoudt, Manuel de recherche en sciences sociales, Dordas, Paris, 1988, p 32.

[4] Waliden est un mot Bambara qui signifie l’enfant d’autrui.

[5] Nathalie Lenoir, l’écriture d’un documentaire

[6] Charlie Van Damme, le cinéma autrement, AFAC

[7] Auguste Comte cité par J.P Durand et R.Weil, Sociologie contemporaine, Paris, Vigot, 1989. 23-24

[8]  Rita Lahlou, Pour des documentaires qui nous racontent…,

[9] Jean-Claude Kaufmann, Corps de femmes, regards d’hommes, Paris, Nathan, 2001,p12-13

[10] In Tableau avec chute de Claudio Pazienza.

[11] Claudio Pazienza, Tableau avec Chutes, 103min , Qwazi qwazi film, 1997

[12] Cela nous renvoie a Essai sur le don de  Marcel Mauss, un ouvrage dans lequel il nous montre comment les individus entretiennent leurs relations sociales avec des présents symboliques (don et contre-don).

[13] Claude Lewis Strauss, cité par Fabienne Le Houerou , Le film est un don de soi.

[14] Serge Daney cité par Charlie Van Damme ; L’éthique du masque, www.afcinema.com/l-ethique du masque. Html.

[15] Le Cercle des noyés, Pierres Yves Vanderweerd, Cobra films et Zeugma films, 71min

[16] In Impression d’Afrique François Fronty, 2006

[17] Libre parce qu’une autre réalisatrice pourrait traiter le même sujet d’une autre façon et son style aurait toute sa légitimité.

[18] Claude Dubar, « Le pluralisme en sociologie: fondements, limites, enjeux, » , Revue Française de la sociologie, N°1.

[19] Edgar Morin, Éthique (La méthode 6), Seuil, 2004, p.65

[20] Jacqueline Veuve est une cinéaste ethnologue qui a réalisé plus d’une trentaine de films parmi lesquels Parti sans laisser d'adresse en 1982 La mort du grand-père ou le sommeil du juste en 1978, dans lequel elle fait une application des théories de Max Weber, le protestantisme, le capitalisme et la famille, la morale du travail et de l’effort. Je la cite parce que ces œuvres peuvent être un pont entre cinéma et sciences sociales.

[21] Fabio La Rocca, L’utilisation de l’image dans les sciences sociales, Groupe de Recherche l’Image en Sociologie.

[22] Salvador Juan, Méthodes de recherche en sciences sociohumaines, Paris, PUF, 1999, p66.

[23] Charte de la transdisciplinarité, par Edgar Morin, Lima Freitas, et Basarab Nicolescu, Articles 2 et 3 : « La reconnaissance de l'existence de différents niveaux de réalité, régis par des logiques différentes, est inhérente à l'attitude transdisciplinaire. Toute tentative de réduire la réalité à un seul niveau régi par une seule logique ne se situe pas dans le champ de la transdisciplinarité. La transdisciplinarité est complémentaire de l'approche disciplinaire ; elle fait émerger de la confrontation des disciplines de nouvelles données qui les articulent entre elles ; et elle nous offre une nouvelle vision de la nature et de la réalité. La transdisciplinarité ne recherche pas la maîtrise de plusieurs disciplines, mais l'ouverture de toutes les disciplines à ce qui les traverse et les dépasse ».

[24] Gilles De Maistre, Le premier cri, Mai Juin production 48H, 2006.

[25] En parlant du génocide Rwandais.

[26] in Rwanda pour mémoire,  Samba Félix Diagne, Les Fabriques de la Vanne,   83min

[27] Thierry Garrel, Juste une Image, Jeu de Paume, Paris, 2000