GROUPE      D' ETUDE      CINEMA      DU      RÉEL      AFRICAIN

AUTANT EN EMPORTE LA CRITIQUE

par Imunga Ivanga (Gabon)

Cinéaste, Directeur Centre National du Cinéma Gabonais



Peut-on parler de critique cinématographique lorsqu’il s’agit des cinémas d’Afrique noire ? Cette question posée de façon aussi abrupte demeure à mon sens encore une énigme. Sous d’autres cieux, la question de la critique se traduit souvent dans l’effervescence d’une atmosphère plus conflictuelle que consensuelle. Mais dans tous les cas, jubilatoire, car elle participe de la connaissance en vue de l’amélioration des œuvres de l’esprit. Il va sans dire que cette notion de critique ne s’entend pas sans l’idée de jugement qui pour certains s’abat tel un couperet, qui pour d’autres s’apparente à une grâce. Polémiques, procès d’intention, autodafé, jubilation, jouissance, éructation, complaisance, surenchère, etc. sont autant de termes portés sur la scène publique que l’on devrait percevoir comme source de progrès. Au sens où les cinéastes évolueraient au plan de la croissance esthétique dans leur façon d’aborder leurs œuvres. On a pu imaginer que la critique devait donner lieu à un panthéon de chefs-d’œuvre, plutôt qu’à un savoir faire, et pourquoi pas un faire savoir. Ces débats qui ont souvent lieu dans les sociétés organisées occidentales, n’ont pas toujours leurs équivalents, sinon embryonnaires, dans le sud. Ainsi n’est-il pas osé d’affirmer que les cinéastes d’Afrique noire sont en avance sur la critique qui est censée les accompagner, assertion aisée dans la mesure où la critique ne fait pas florès.

Vivre la critique

A la première interrogation nous pouvons y adjoindre une deuxième, toujours dans le souci de satisfaire à notre préoccupation qui est de saisir les enjeux de cette notion. Les questions sur lesquelles nous pourrons nous attarder sont les suivantes : quelle critique ? Et par ricochet quelle utilité la critique peut-elle avoir ? D’ailleurs faut-il qu’elle en ait ? L’aspect pédagogique qui peut découler de ces questions intéresserait sans doute le public africain que l’on sait réticent à l’invitation de la lecture. Un public qui n’a pas toujours intégré dans ses traditions l’écriture et la lecture du moins dans sa majorité, alors que paradoxalement la radio, la télévision et le cinéma peuvent se définir comme constituant de la néo-oralité d’où leur succès perpétuel. La difficulté se résumant au fait que l’accès à cette réflexion doit souvent passer par l’écrit. Ce qui peut s’avérer être un réel obstacle. Il apparaît nécessaire de créer des lieux de débats qui prendraient en compte cette contrainte. A qui la critique est-elle destinée ? A qui nos films sont-ils destinés ? Les interrogations ne cessent de fuser tant les réponses ne sont pas évidentes. Nous savons tous que l’essentiel de notre production demeure difficile d’accès, au point que l’on peut considérer que nous sommes invisibles sur notre propre continent. Certaines productions de cinéastes originaires du sud conscients de cette réalité, développent des œuvres qui naturellement intègrent cette donne…

De façon  arbitraire, je ne prends pas en compte la critique que le nord développe sur nos films. Car mon vœu est de voir se traduire à côté de celle du nord une critique aux sources mythiques africaines. Pour paraphraser Cheikh Anta Diop qui rêvait de voir l’Egypte jouer dans les cultures africaines repensées et rénovées, le même rôle que les antiquités gréco-latines dans les cultures européennes, nous devons être responsables de l’engendrement d’un langage théorique, conceptuel, psychologique, psychanalytique, esthétique, catégoriel qui ne serait redevable ni d’Œdipe, ni d’Electre.

Les auteurs en intégrant la conscience de ces mythologies devraient les inscrire dans le processus de leurs créations. Ils assumeront mieux de cette façon cette « fabrique de souvenirs manière de blanc » à la sauce gombos relevée d’un sacré piment Kongo.
Malheureusement ceux capables de le faire, je pense à Jean Servais Bakyono, Clément Tapsoba, Baba Diop, Manthia Diawara, ne sont pas légions. Pour le moment nous évoluons dans une sorte de préhistoire au goût orange mécanique où certains de nos journalistes qui s’essayent à la critique confondent encore télévision et cinéma et les (télé)spectacteurs critique et promotion. A ce jeu nous ne sommes pas égaux, car la réflexion des cinémas arabes d’Afrique bénéficie aujourd’hui de regards de spécialistes, même si ceux-ci sont souvent en bute à une censure religieuse très forte.

Une tradition à construire

Qui voit ? Qui lit ? Qui voit quoi ? Qui lit quoi ? Et dans quelles conditions ? Si la question du regard retient notre attention, c’est parce qu’il est impératif que nous puissions affirmer tous azimuts notre différence sur une scène universelle monochrome et monocorde pas seulement sous forme de témoignages ajoutés attestant de notre existence, mais davantage comme acteur d’un monde qui ne nous as inscrit sur aucune mappemonde. Tel que traitée dans l’ouvrage d’Olivier Barlet « Les cinémas d’Afrique noire », le regard en question y trouve quelques réponses qui méritent qu’on s’y penche. Mais le fait d’évoluer, pour notre grand bonheur dans un monde sans frontière, ne doit pas pour autant rayer de nos créations les répercussions de notre milieu. « Chaque homme se fonde sur une culture et c’est la sienne, mais pas sur elle seule » disait André Malraux. Pour aider nos œuvres à se déployer de façon plus efficiente, il apparaît nécessaire qu’il y ait une formation des critiques afin d’aboutir à une production de textes fondamentaux capables d’élaborer de nouvelles grilles de lectures, en tout cas plus originales. Ainsi saurions-nous apprécier les œuvres analytiques qui viendront s’ajouter à celle des Paulin Soumanou Vyera, Georges Ngal, Pius Ngandu-Kashama… car cette réflexion s’étend à l’ensemble de nos arts.