GROUPE      D' ETUDE      CINEMA      DU      RÉEL      AFRICAIN

SAMBA FÉLIX NDIAYE, UNE OEUVRE INACHEVÉE

Par Delphe Kifouani

Cinéaste, Enseignant, Université Gaston Berger, Saint-Louis, Sénégal.


Je n’ai pas eu la chance de rencontrer Samba Félix Ndiaye de son vivant. En 2009 lorsque je suis reparti à l’université de Saint Louis du Sénégal pour y accompagner les étudiants de Master II en réalisation documentaire dans l’écriture de leurs projets de film, il était prévu que nous travaillions ensemble mais il n’est pas venu cette année là. A défaut de rencontrer l’homme, j’ai fini par rencontrer l’œuvre.

S’il est vrai que de Perantal (1974) son premier film à Questions à la terre natale (2008), le dernier, « son regard a gardé la même attention sans préjugés, la même vitalité sans présupposés », comme le souligne Olivier Barlet,1 au cœur de cette œuvre, nous trouvons le même homme : le résistant. Mais chez Samba Félix Ndiaye, ce ne sont pas que les films qui ont compté. Tout au long de sa vie, il s’est aussi inscrit dans des grands projets et nombreux n’ont pas été menés jusqu’au bout ou comme il le souhaitait. Qu’a t – il pu réaliser au cinéma, dans sa vie et qu’est ce qui restait à faire ? Voilà posées les questions qui vont guider notre recherche.

I – Rudiments d’une œuvre

Né en 1945 à Dakar, Samba Félix Ndiaye se passionne très jeune pour le cinéma puisqu’il anime le ciné club de son lycée. Des études de droit et de sciences économiques à l’université de Dakar, il passe aux études de cinéma à Paris 8. Il a tellement été marqué par l’enfance et la relation d’une mère à son fils qu’il en a consacré son premier film Perantal, documentaire où il pose un regard sur le massage apporté aux nourrissons. De sa grand - mère, il en a fait une philosophe : " la manière dont je [Samba Félix Ndiaye] regarde le monde, la manière dont je parle avec les gens, la manière dont je fais mon cinéma appartiennent en grande partie à ce que ma grand-mère m’avait enseigné tout jeune. "

Après "Perantal", le cinéaste Sénégalais descend avec la caméra dans la rue pour y filmer les petites gens, il en est resté jusqu’à son dernier film. "Geti Tey (1978) est consacré à la pêche artisanale, juste après ce film viendra la fameuse série de cinq films intitulée "Le Trésor des poubelles" (1989), qui évoque avec maîtrise l'art de la récupération.

De chaque film de la série, l’auteur disait qu’il n’était que le retravaille des souvenirs d’enfance.

On y trouve "Aqua" (consacré à la fabrication des aquariums), "Diplomate à la tomate" (dans lequel il s’intéresse aux valisettes faites à base de boîtes de sauce de tomate), "Teug" (à la fabrication des ustensiles à partir de l'aluminium de moteurs), "Les Chutes de Ngalam" et enfin ("Les Malles" (où on voit se transformer les fûts métalliques en malles). Samba Félix Ndiaye y montre un panel de personnages « qui résistent à leur manière, en reconstruisant du social, en construisant leur vie de manière digne ».2

C'est dans le même élan et le même rythme des corps qu'il faut placer "Amadou Diallo, un peintre sous verre" (1992) et "Dakar-Bamako" réalisé la même année. "Ngor, l'esprit des lieux", réalisé deux années après, est un film qui témoigne de la force de la résistance d'un village face aux assauts d'une certaine modernité.

Si le cinéma de Samba Félix Ndiaye témoigne d’une résistance comme nous l’avons dit tantôt, il consacre au corps du résistant une esthétique et une attention particulières. Raison pour laquelle le corps que filme ce cinéaste est rarement souffrant, devenant ainsi la matière même de l’œuvre : « je ne filme que les gens que j’aime » disait – il souvent. C’est pourquoi dans Les malles il avait demandé à son équipe de chercher une natte de plage pour mettre la caméra à même le sol, à la hauteur de ces artisans au travail.

Il a réalisé entre 1976 et 2007 "La Confrérie des Mourides" (1976, film inachevé), "Pêcheurs de Kayar" (1977), "La Santé, une aventure peu ordinaire" (1986), "Cinés d'Afrique" (1993), "Lettre à l'œil" (1993), "Un fleuve dans la tête" (1998), "Lettre à Senghor" (1998), "Nataal" (2001), "Rwanda pour mémoire" (2003), et enfin "Questions à la terre natale" (2007).  

Dans cette immense œuvre, la présence des jeunes est omniprésente. Avec eux, il aborde la question de la pauvreté mais pas seulement. Il y a en filigrane d’autres questions qui reviennent, celles liées au développement et à l’avenir de l’Afrique. Mais bien au-delà de l’Afrique, c’est au monde que le cinéaste s’adresse : « ce qui m'intéresse dans le cinéma, c'est de pouvoir dans la situation dans laquelle le monde est, dire juste ce qui m'empêche de dormir, c'est-à-dire les questions qui me traînent dans la tête. Comment va le monde ? Comment va l'humain ? Pas seulement le Sénégal, mais l'Afrique et le monde ».3

Samba Félix Ndiaye qui puise sa verve dans la société sénégalaise dont il fixe les rites et les évolutions n’a toujours pas été permanemment un des témoins. Parti en France pour les études, il ne venait dans son pays que pour filmer les siens et repartir, même s’il ne s’est jamais considéré comme un exilé. Peut – être trouve t – il à partir de la France, le recul nécessaire susceptible de rendre singulières les réalités sénégalaises.

II – Force d’une passion

Le dernier film de Samba Félix Ndiaye, prémonitoire à mon avis, commence par sa voix: par le hublot de l'avion, il filme sa descente sur Dakar. Le cinéaste revient symboliquement au pays souligne Olivier Barlet.4

Quelques images chaotiques du centre-ville qui se suivent dans le film ne peuvent que le décevoir. Sa déception le mène à l'investigation. Il laisse la voix à "son carnet d'adresses", une série de brillants intellectuels africains qui vont donner leur diagnostic sur l'état de l'Afrique depuis les indépendances, ce qu'Adama Samessekou, un des interviewés, appelle un "bal macabre". Le cinéaste y pose des questions de fond. Où va le continent africain ? Il nous fait comprendre que depuis quarante ans d’indépendance retrouvée, le continent africain est en convulsion et se débat dans ses contradictions, entre volonté de se libérer de la tutelle coloniale et dépendance du bon vouloir, de la charité des pays riches.

Si Samba Félix Ndiaye retourne symboliquement au Sénégal par son dernier film, n’oublions pas que ce mouvement de retour avait pris corps plusieurs années avant. C’est pour passer le relai, former une nouvelle génération de documentariste qu’il retourne au Sénégal en prenant des responsabilités dans l'organisation du Média Centre de Dakar.

Il entend participer là, à la réalisation d’un de ses plus grands projets. Il devient pédagogue dans cette institution et supervisera la création des documentaires. Il y formera aussi plusieurs documentaristes avant de se retirer. Le média centre est pour le cinéaste une expérience, en le quittant, il a une idée plus précise de ce qu’il veut faire : mettre en place au Sénégal une très grande école de cinéma.

Dans un entretien accordé à Henri François Imbert, Samba Félix Ndiaye affiche clairement ses ambitions : « moi j’ai envie de quelque chose qui ressemblerait un peu à l’ancienne formule du centre expérimental de Rome, quelque chose qui soit beaucoup lié à la théorie, parce que c’est ce qui manque le plus en Afrique, donc ne pas oublier l’histoire, ni la critique… pour tout l’enseignement théorique, je voudrais que ce soit des cinéastes documentaristes, proches ou pas proches d’ailleurs, donc je rêve qu’on me donne Abbas Kiarostami … d’autres cinéastes même très lointains, pourquoi pas Depardon ? Des gens comme Wiseman, moi je verrai bien Philibert sur un séminaire et puis quelques techniciens…. Il y aurait 12 ressortissants africains et 12 ressortissants du monde entier, de Papouasie nouvelle guinée jusqu’au Inuits en passant par l’Europe, l’Amérique, l’Asie, ça m’intéresserait voilà.5

Ce projet d’école restera un « rêve de cinéaste » pour Samba Félix Ndiaye. Même rejoint par Ach Thiam, l’école ne verra jamais le jour jusqu’à la mort du cinéaste. Lâchés par les fidèles alliés qui comptaient financer le projet dont le ministère des affaires étrangères du Sénégal et certaines ONG, il n’y a de ce projet que le terrain vide octroyé à Ngor par le maire. Aux jeunes cinéastes de prendre la relève, ceux à qui Samba Félix Ndiaye ne cessait de dire : "Faire du cinéma c'est un métier. C'est-à-dire que vous vous réveillez, vous vous couchez avec l'idée que c'est votre métier qui doit être l'arme la plus intéressante pour témoigner. Vous ne dites que ce à quoi vous croyez et ce que vous êtes. Personne ne peut vous tuer pour ça". 6

Samba Félix Ndiaye nous laisse un grand héritage, ses films renversants de beauté et d’évidence comme le souligne Pascal Privert sont tous tournés avec un « grand soin de l'image et un partage du regard d'une force magnifique ». Né le 16 mars, le cinéaste sénégalais s’en est allé le 6 novembre 2009 à quelques mois de ses soixante quatre ans.


Bibliographie

Amiel Vincent, Le corps au cinéma : Keaton, Bresson, Cassavetes, PUF, 1998

Imbert Henri-François, Samba Félix Ndiaye, Cinéaste documentariste africain, Collection Images plurielles, Edition l’Harmattan, 2007

Martin Marcel, Le langage cinématographique, Cerf, 1992

Novarina Valère, Lumières du corps, POL, 2006

Soulages Jean-Claude, Les rhétoriques télévisuelles, le formatage du regard, De Boeck Université, 2007

Vanoye Francis, Récit écrit, récit filmique, Editions CEDIC, 1979

Wébographie

Samba Félix Ndiaye, un ami, un maître, l’hommage des cinéastes au festival d’Apt, in http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=9002, consulté le 20 mai 2010

Samba Félix Ndiaye honoré par l’institut Senghor, in http://www.lemessagersn.info/Cinema-Samba-Felix-Ndiaye-honore-par-l-Institut-Senghor_a6787.html, consulté le 20 septembre 2010

1 Samba Félix Ndiaye, un ami, un maître. L’hommage des cinéastes au festival d’Apt, article mis en ligne sur le site d’africultures, http : // www. Africultures.com/ php ? nav =article&no=9002, consulté le 12 juin 2010

2 Entretien publié en annexe de Henri-François Imbert, Samba Félix Ndiaye, cinéaste documentariste africain, Collection Images plurielles, Edition l’harmattan, 2007, P. 304.

3 Hommage du journaliste sénégalais Demba Cissokho à Samba Félix Ndiaye (Cf. APS, Dakar)

4 Op. Cit.

5 Entretien avec Henri François Imbert, Op. Cit. p. 297

6 Op. Cit.